Souveraineté numérique : un sujet pluriel, des arbitrages concrets

La souveraineté numérique ne relève ni d’une logique d’autarcie ni d’un simple affichage politique. Elle renvoie à la capacité des organisations à identifier leurs dépendances critiques, à préserver leurs marges de décision et à structurer des alternatives crédibles à l’échelle européenne. Trois partenaires institutionnels du Salon Souveraineté Numérique apportent leur lecture de ces enjeux et des leviers opérationnels associés. 

La souveraineté numérique recouvre des réalités industrielles, réglementaires et opérationnelles très diverses. Pour en restituer la complexité, le Salon Souveraineté Numérique 2026 a structuré son programme de conférences autour de huit parcours thématiques couvrant l’ensemble de la chaîne de valeur, de la géopolitique des infrastructures aux modèles de financement des alternatives européennes.
 

Huit parcours pour structurer le débat

  • PARCOURS 1 – GÉOPOLITIQUE, AUTONOMIE STRATÉGIQUE & RÉSILIENCE
  • PARCOURS 2 – RÉGULATION EUROPÉENNE & IMPACT OPÉRATIONNEL
  • PARCOURS 3 – INFRASTRUCTURE & CLOUD DE CONFIANCE
  • PARCOURS 4 – IDENTITÉ, DONNÉES ET SERVICES DE CONFIANCE
  • PARCOURS 5 – IA DE CONFIANCE, SÉCURISÉE ET OPÉRATIONNELLE
  • PARCOURS 6 – OPEN SOURCE, COMMUNS NUMÉRIQUES & ALTERNATIVES
  • PARCOURS 7 – SECTEUR PUBLIC, COLLECTIVITÉS & COMMANDE PUBLIQUE
  • PARCOURS 8 – ÉCOSYSTÈMES, STARTUPS & FINANCEMENT

Afin d’éclairer ces différents angles, nous avons interrogé trois partenaires institutionnels, membres du comité de programme du salon : Caroline Chopinaud, Directrice générale du Hub France IA, Bernard Bailet, Président de la Fédération nationale des Tiers de Confiance (FnTC) et Philippe Luce, Délégué général d’Infralliance. Tous trois insistent sur le caractère multidimensionnel de la souveraineté numérique, qui combine ambition politique, capacités industrielles et faculté d’arbitrage concrète pour les organisations. Leur analyse converge sur un point : l’enjeu ne consiste plus à viser une souveraineté intégrale, mais à réduire les dépendances critiques et à sécuriser les briques jugées structurantes pour l’autonomie européenne.
 

La souveraineté numérique comme capacité d’arbitrage concrète

Pour Bernard Bailet, la souveraineté numérique recouvre trois dimensions indissociables. « Elle relève à la fois d’une ambition politique qui fixe un cap, de capacités industrielles qui rendent ce cap atteignable, et surtout d’une liberté d’arbitrage effective pour les organisations. Cette dernière dimension est centrale, car de nombreux acteurs publics et privés se trouvent aujourd’hui dans des situations de dépendance technique qui les empêchent de changer de prestataire sans risque majeur, notamment en matière de données, de preuves électroniques ou de continuité d’activité », déclare-t-il. 
 
Caroline Chopinaud lui emboîte le pas, ajoutant que la souveraineté numérique se définit avant tout par la capacité de choix. Elle suppose de pouvoir sélectionner les solutions à déployer et de changer de prestataire sans rupture ni dépendance excessive. Il s’agit d’une démarche stratégique permettant aux organisations de conserver la maîtrise de leurs décisions technologiques, plutôt que de subir des choix imposés par des contraintes techniques ou contractuelles. « Aujourd’hui, sur le numérique, être 100% souverain est extrêmement difficile, voire impossible. L’enjeu se déplace donc sur le terrain politique et économique. Il consiste à donner aux organisations les moyens d’identifier des alternatives européennes et d’intégrer, dans leur stratégie de numérisation (où l’IA occupe une place croissante), une analyse structurée de leurs dépendances technologiques. Cette réflexion devient déterminante pour conserver des marges de décision à moyen et long terme », précise-t-elle. 
 
Quant à Philippe Luce, il fait remarquer que l’Europe et la France savent être souveraines sur certaines infrastructures industrielles lourdes, comme le ferroviaire, l’aéronautique, la défense ou certains segments spatiaux. « En revanche, le numérique, et en particulier le cloud et les couches logicielles hautes, reste marqué par des dépendances massives vis-à-vis d’acteurs non européens. Dans ce contexte, l’enjeu prioritaire consiste à mesurer précisément ces dépendances, à identifier les points réellement critiques et à agir là où une rupture d’approvisionnement ou un arbitrage politique externe poserait un risque systémique », note-t-il.
 

Confiance numérique de bout en bout : conditions, limites et arbitrages

Sur la question de la confiance numérique de bout en bout, la FnTC reconnaît que certaines dépendances matérielles, notamment sur le hardware et les équipements réseau, sont difficiles à résorber à court terme. En revanche, elle estime qu’il n’est pas acceptable de transiger sur les infrastructures de confiance, à savoir le cloud, l’identité numérique, la signature électronique et l’archivage. « Ces briques constituent le socle de l’État de droit et de la confiance économique. Les confier à des prestataires extraterritoriaux expose à des risques documentés d’accès aux données par des autorités étrangères, sans information ni contrôle des utilisateurs européens, via des mécanismes juridiques tels que le Cloud Act ou le FISA », fait remarquer Bernard Bailet. 
 
Philippe Luce distingue lui aussi clairement les couches basses et les couches hautes du numérique. Selon lui, une confiance numérique de bout en bout est aujourd’hui atteignable sur les infrastructures physiques et réseau, à condition de maîtriser les équipements, de surveiller finement les flux et de conserver la propriété des données de monitoring. « Sur les couches logicielles et cloud, la situation reste plus fragile. La souveraineté suppose la capacité à opérer sans dépendre d’un ‘kill switch’ extérieur et à accepter, au moins temporairement, une dégradation fonctionnelle en échange d’un contrôle réel », avance-t-il. 
 
Pour Caroline Chopinaud, la confiance numérique de bout en bout est techniquement atteignable, car les briques nécessaires existent déjà. Son efficacité repose toutefois sur leur intégration cohérente, une gouvernance solide et le recours à des standards ouverts et souverains, ce qui impose une démarche volontaire et structurée. « Cette approche combine plusieurs piliers indissociables, allant de la souveraineté des données et du cloud de confiance à la gestion des identités, en passant par une IA de confiance fondée sur l’open source, des dispositifs de sécurité robustes et un cadre réglementaire orienté vers la résilience », déclare-t-elle.
Mais plusieurs points de vigilance demeurent selon Caroline Chopinaud :
  • la multiplication des identités humaines et non humaines élargit fortement la surface d’attaque,
  • l’IA peut introduire de nouveaux risques si elle est mal encadrée,
  • la confiance numérique repose sur un équilibre permanent entre innovation, sécurité et protection de la vie privée.

Réglementation européenne : levier de souveraineté ou facteur de dépendance ?

Dans ce contexte, il est légitime de se demander si la réglementation européenne constitue un véritable levier ou plutôt un frein pour les entreprises de l’UE. « La régulation européenne - RGPD, DMA, AI Act, NIS2… - ne se contente pas d’imposer des contraintes, elle crée un environnement stable et prévisible, essentiel pour l’innovation. Par ailleurs, il existe une volonté d’harmoniser et de bien articuler les différents textes entre eux afin que ce soit le plus simple et limpide possible pour nos entreprises », analyse Caroline Chopinaud. 
 
La FnTC considère quant à elle que les cadres européens, en particulier le RGPD, sont en train de devenir des références internationales. « Bien qu’ils représentent un coût de mise en conformité, ils apportent un niveau de confiance et de sécurité juridique que les acteurs soumis à des lois de surveillance extraterritoriales ne peuvent garantir. À ce titre, la conformité européenne peut devenir un avantage compétitif et un label de qualité exportable », commente Bernard Bailet. 
 
Sur la question de la régulation, Philippe Luce reconnaît qu’elle constitue un levier indispensable, notamment face aux acteurs extra-européens. Il met toutefois en garde contre les effets de surtransposition et les obligations déclaratives mal calibrées, qui peuvent produire l’effet inverse de celui recherché. Il cite notamment le cas des datacenters, où des seuils trop bas ont incité certains acteurs à externaliser vers des clouds non européens, aggravant in fine la dépendance et la perte de contrôle.